lundi 24 avril 2017

Passenger, tome 1 d'Alexandra Bracken


Passenger

Editions : Milan (2017)
478 pages

Résumé : NEW YORK 2016, LONDRES 1940, ANGKOR 1685, PARIS 1880, DAMAS 1599
Etta et Nicholas n'auraient jamais dû se rencontrer : elle, une jeune New-Yorkaise de 2016 ; lui, un fils d'esclave du 18 ème siècle.
Pourtant les voilà projetés dans les couloirs du à la recherche d'un mystérieux astrolabe.
Une quête périlleuse. Une idylle impossible.


Chronique

Il s’agit de ma première excursion avec Alexandra Bracken : un voyage plutôt plaisant, mais parsemé de quelques bémols.
J’ai beaucoup aimé la première partie. Avant que l’histoire ne démarre réellement, les personnages sont brossés avec soin, bien plus que ce n’est généralement le cas avec les livres jeunesse. Donc c'est un très bon point. J’ai tout de suite été touchée par la persévérante et déterminée Etta, qui consacre sa vie à son rêve très exigeant de violoniste. Un rêve qui l’a condamnée à la solitude, avec pour principales compagnes son mentor, Alice, et sa mère froide et distante.
Une fois la situation bien en place, nous sommes plongés très vite dans l’action, qui n’arrête quasiment plus jusqu’à la fin. Et si j’ai aimé traverser différentes époques, à différents lieux, j’ai regretté que certains passages soient trop rapides : le Cambodge, notamment, où nous découvrons très peu l’époque et la culture. Seules quelques descriptions un peu trop clichées pour fonctionner émaillent cette partie qui apporte peu à l’histoire (la jungle, le tigre, le serpent…). Et j’ai justement eu l’impression que les voyages dans le temps de la deuxième partie du livre étaient moins élaborés que les premiers. Ainsi, le bateau, New York en 1776, Londres à la seconde guerre mondiale, transportent dans un autre temps. L’atmosphère de l’époque est palpable, et l'intrigue est bien développée.
Autre point négatif pour moi, c’est la « facilité » avec laquelle Etta s’adapte et traverse les époques. Disons que je n’ai pas trouvé très réaliste l’accueil chaleureux des très sympathiques corsaires, par exemple. Certaines scènes étaient amusantes, mais leur crédibilité me paraissait un peu faible. J’ai aussi trouvé la relation d’Etta et Nicolas « mignonne » mais superficielle, cela manquait d’enjeu pour devenir vraiment intéressant.
Finalement, le dernier point noir est celui que partagent tous les livres jeunesse ou young adulte que j’ai lus ces derniers temps et qui me semble dommage, car je pense que les « jeunes » peuvent faire preuve de nuance. En effet, les personnages ont tendance à être manichéens, entre la très méchante famille qui contrôle tout et les gentils Etta et Nicolas, qui veulent se battre pour le bien de leurs proches.
L’intrigue, quant à elle, reste prenante, et si elle paraît sans véritable surprise une bonne partie du livre, j’ai dois dire que la fin m’a scotchée.
Donc une lecture agréable, parsemée de décors visuels et portée par le personnage attachant d’Etta, mais qui manque d’approfondissement et de nuances. Merci à babelio et aux éditions Milan pour ce voyage.


mercredi 15 mars 2017

Heca-Tomb de Zaroff

Heca-Tomb

Editions : Zone 52 (2017)
111 pages

Résumé : Une mystérieuse boutique apparaît à Quarantine, petite ville enclavée entre Salem et Blend, dans l'Oregon. Intéressé par ce que propose l'énigmatique vendeur, Billy, jeune outcast du coin et premier client de l'échoppe Heca-Tomb, ne se doute pas encore que le disque qui lui a été offert en guise bienvenue amorcera un déferlement de crimes sauvages qui troublera la quiétude de sa petite ville.
Dans un récit à prendre comme une sorte d'hommage à Bazaar de Stephen King, revu et corrigé dans une version porno gore hallucinante, l'auteur décrit des violences extrêmes dans un style brutal et sans concession. Plus qu'une ode à la boucherie et à la violence graphique sans limite, Heca-Tomb se pose comme un chef d'oeuvre de la littérature populaire déviante, que certains esprits fragiles n'hésiteront pas à qualifier d'ignominie littéraire sans nom…

Chronique

Zaroff en est à son troisième roman gore commis depuis 2013. Trois romans cradingues : bien dégueus comme il faut et empreints d’une folie urgente, d’une ambiance bien particulière. Chaque roman est différent, mais pourtant, tous suivent une certaine ligne directrice. En effet, chaque roman explore une décennie (années 80 pour Night Stalker, années 70 pour Bayou, années 90 pour Heca-Tomb), avec ses codes culturels, et un coin d’Amérique, souvent reculé, enfermé sur lui-même, avec un arrière-fond bien malsain, un peu incestueux, presque claustrophobique. Bien sûr, ce dernier point ramène plutôt à Bayou et Heca-Tomb. Bayou avait quelque chose de poisseux, avec sa faribole de personnages dégénérés, qui m’a rappelé Blood-Sex de Nécrorian. J’ai une petite préférence pour Night Stalker qui possède un rythme différent : ça envoie, c’est rock. Heca-Tomb, tout en se différenciant de ses petits frères, est un mélange réussi de ces deux premiers romans : on y retrouve le côté dégénéré de petite ville reculée mais aussi le rythme plus rock, entraînant. Avec ce troisième roman, Zaroff plonge un peu plus dans l’aspect fantastique du gore, également.

Mais pour parler du bouquin en lui-même (la superbe préface de David Didelot évoque la carrière de Zaroff et ses influences bien mieux que je ne pourrais le faire), il faut commencer par le commencement : le visuel et le projet derrière. Et je dois dire que le pack CD/livre/poster/sticker a vraiment de la gueule ! L’illustration donne le ton, et de très belle manière ! J’ai aimé aussi retrouver ce visuel sur le CD, très bien conçu. Et pour couronner le tout, la préface et la postface permettent de dresser un joli portrait de l’auteur et de comprendre comment s’est construit ce projet atypique.
Quant à l’intrigue, elle est simple, basique même pourrait-on dire, mais on s’en fout. Le lien avec le CD est très bien fait et les descriptions gores sont très visuelles et imaginatives : on ne nous ment pas sur la marchandise ! Le style de Zaroff sert très bien ce type de littérature : implacable, efficace, avec un rythme rapide. Sans oublier qu’il est très inspiré ! Ca se lit bien, les massacres s’enchaînent. Heca-Tomb est incontestablement à lire pour ceux qui aiment le gore décomplexé, au moins pour l’inventivité dont l’auteur fait preuve dans les scènes de violence, qui parviennent à aller toujours plus loin.


dimanche 26 février 2017

Flora Banks d'Emily Barr

Flora Banks

Editions : Casterman (2017)
369 pages

Résumé :
DIX - L'âge que j'avais quand mon cerveau s'est détraqué.
HUIT - Années de validité de mon passeport.
SIX - Le nombre de personnes qui me cherchent au Spitzberg, dans l'Arctique.
QUATRE - L'âge auquel j'ai rencontré ma meilleure amie. Je ne dois plus jamais l'appeler, ni lui envoyer de SMS.
DEUX - Deux cailloux noirs. L'un m'appartient, l'autre est à Drake. Je le rejoindrai, où qu'il soit.
UN - Un souvenir. C'est tout ce qu'il me reste.

Chronique

Une très bonne surprise, ce Flora Banks. Le résumé m’avait interpelée, mais mis à part qu’il s’agissait de l’histoire d’une fille avec une amnésie antérograde (l’empêchant de se créer de nouveaux souvenirs à partir de ses dix ans, qui oublie tout toutes les deux heures), je ne savais rien. Je ne m'attendais à rien.
À la base, « l’histoire d’amour » est mise en avant, et j’avais peur que cela tombe dans quelque chose de mièvre, de romantique. Mais j’ai été très emballée par la direction prise par l’histoire. Plus qu’emballée, même : touchée. Car au final, ce dont parle vraiment « Flora Banks » tient dans son titre : Flora Banks, une jeune femme qui a du mal à se construire à cause de son handicap, mais qui parvient à le dépasser pour se prouver à elle-même qu’elle en est capable. Qu’elle peut accomplir des choses par elle-même. Aller jusqu’au bout du monde, s’il le faut.
La narration est particulière car on plonge vraiment dans les pensées de Flora, et donc, il y a quelque chose de répétitif et de perturbant. Flora doit sans cesse réapprendre les mêmes informations. Mais là où l’auteur réussit parfaitement son coup, c’est que le procédé ne m’a jamais ennuyé. Au contraire, j’ai d’autant plus été touchée par Flora et son quotidien.
Les personnages sont réussis et de nombreux sujets sont abordés dans ce livre : les relations avec la famille, le besoin d’indépendance, malgré un handicap, qui se confronte au besoin de protection des proches.
Tout y est très juste. La fin est belle. J’ai eu les larmes aux yeux, et ce n’est pas quelque chose qui arrive souvent. Vraiment, Flora est un personnage exceptionnel et j’ai vécu auprès d’elle une aventure extraordinaire.




mardi 14 février 2017

Cadavre expo d'Hassan Blasim

Cadavre expo

Editions : Seuil (2017)
217 pages

Résumé : Il était une fois, dans les ruines d’un pays déchiré par la guerre et la terreur, des assassins transformés en artistes, et leurs victimes en œuvres d’art ; des soldats morts écrivant des romans d’outre-tombe ; des lapins pondant des œufs ; un sourire refusant de s’effacer d’un visage ; des couteaux disparaissant par magie ; des fantômes et des djinns ; des hommes cherchant par tous les moyens à fuir, sur les routes de l’exil ou de l’asile, l’effroi d’une existence tout entière régie par le théâtre de l’absurde et de la cruauté.
Les quinze nouvelles qui composent ce recueil déploient un univers d’une violence inouïe et d’une rare noirceur – illuminé cependant par l’enchantement de la poésie, de l’humour et de l’imagination. Entre le rire et la rage, l’insoutenable et le merveilleux, le trivial et le sublime, Cadavre Expo nous fait visiter le musée des horreurs de notre inhumanité quotidienne. Mais Hassan Blasim, jeune écrivain visionnaire, transcende l’atrocité pour nous offrir le tableau d’un monde carnavalesque singulièrement vivant.

Chronique

Cadavre expo est un recueil de quinze nouvelles autour de la guerre et de la misère, réussissant à traiter de manière différente ces thèmes à chaque histoire, avec un mélange de créativité et de réalisme particulièrement percutant.
Hassan Blasim est un conteur. Un très bon conteur. J’ai adoré l’écriture, fluide, très agréable à lire, mais aussi incisive et imagée. Je dois dire que même si la 4e de couverture m’avait convaincue de me lancer, j’avais tout de même une appréhension à la lecture de ce livre, surtout par rapport à son genre : j’ai du mal avec tout ce qui est littérature contemporaine, « blanche » comme on dit, sans fantastique ou policier. Or le style impeccable de l’auteur m’a tout de suite plongée dans ce recueil et j’ai lu les quinze nouvelles avec beaucoup de plaisir. Au moins celui de savourer cette belle écriture, implacable mais poétique.
Et pour les nouvelles en elles-mêmes, alors ? Elles sont souvent présentées comme si quelqu'un nous racontait une histoire : la sienne ou celle de quelqu'un d’autre. Cela donne une touche de réalisme supplémentaire et du rythme aux textes. Le seul « reproche » que j’aurais à faire, c’est l’impression parfois de lire un chapitre d’un livre, sans avoir le début, ni la fin. Par là, je ne veux pas dire que l’histoire est incompréhensible, mais plutôt que j’aurais aimé en lire davantage. Pour certaines, il y a un vrai potentiel de développement et j’ai trouvé parfois la fin un peu brusque, frustrante. Notamment, j’ai ressenti cela pour « l’exposition des cadavres », qui reste une de mes préférées, tant elle suinte d’humour noir, de cynisme et de créativité. Il y a tout un monde qui se dessine derrière cette nouvelle que j’aurais beaucoup aimé explorer.
La seconde nouvelle, « la boussole et l’assassin », représente mieux mon propos : il s’agit d’une nouvelle qui raconte une histoire dans une histoire (ce qu’Hassan Blasim fait à plusieurs reprises dans son recueil). Il y a donc une des deux histoires qui est bien « bouclée », mais la seconde (ou plutôt la première, celle avec laquelle le texte commence et termine) semble s’arrêter un peu brutalement. J’imagine que c'est volontaire, puisque ce sont des tranches de vie qui nous sont présentées, d’où cet aspect de n’avoir qu’un bout, un morceau de l’histoire. C'est un peu la même chose avec « le compositeur » ou « le chant des boucs ».
Pour d’autres textes, j’ai été impressionnée par la capacité d’Hassan Blasim à terminer ses nouvelles par une fin choquante, brutale, mais dans un sens extrêmement positif cette fois, avec quelque chose de très noir, cynique même parfois. Ainsi, j’ai adoré la fin du « fou de la place de la liberté ».
Mes nouvelles préférées sont « l’exposition des cadavres », « mots croisés », que j’ai trouvée magnifique et qui m’a beaucoup touchée. Si on ne prend pas en compte l’aspect fantastique du texte, il y a un aspect très réaliste dans les personnages, leurs relations, leurs histoires, qui est purement effrayante au vu de l’horreur du récit. « Le messie irakien » également, avec un personnage touchant également et « le dossier et la réalité ».
Mais je peux dire que j’ai apprécié la lecture de toutes ces nouvelles. Elles sont toutes poignantes à leur manière, dans leur évocation, frontale ou plus surréaliste, de la violence.


mardi 24 janvier 2017

Noir et Rouge de Schweinhund et Artikel Unbekannt

Noir et Rouge

Editions : Rivière Blanche (2016)
218 pages

Résumé : Rouge. La terre est rouge comme une orange sanguine. Rouge tuerie, rouge boucherie, la bave aux lèvres annonce le repas du guerrier. Rouge sanglant, rouge telle une éternité en fusion, tel un lac de lave dans lequel je me baigne et me brûle.
Il pleut au fond de moi. Ce cœur que j’ai donné, cette âme que j’ai vendue. L’oubli est impossible, et la mémoire insupportable. Le cyclope darde sur moi son regard de serpent. Je lui roule une pelle. Cette pelle qui va creuser ma tombe.
Deux extraits. Deux pseudonymes. Mais un unique auteur. Car Artikel Unbekannt et Schweinhund sont une seule et même personne. L’individu qui utilise ces noms de plume aberrants a commis depuis 2011 un (in)certain nombre de nouvelles publiées dans une douzaine d’anthologies, et un roman intitulé Bloodfist, paru chez TRASH Éditions en 2013.
Le présent recueil rassemble l’intégralité de ces textes, agrémentée de plusieurs inédits. De l’Italie des années de plomb au Summer of Sam américain, en passant par l’Allemagne année zéro et le Japon après les bombes. Avec Alien, Batman, Wampus, Léonox, Méphista et Mme Atomos en invités surprises et les collections Gore et Angoisse en filigrane.
Du Fantastique au Trash en passant par l’Épouvante et le Thriller, voici donc toutes les raisons pour lesquelles Artikel Unbekannt et Schweinhund ont choisi d’avancer masqués. Et comme l’assassin revient toujours sur les lieux de son crime, un entretien avec l’auteur vient enfoncer le clou. On ne pourra pas dire que vous n’avez pas été prévenu-e-s.

Chronique

J’attendais avec impatience et grand plaisir ce recueil de nouvelles. Enfin les nouvelles de Schweinhund réunies. Mais pas que : celles d’Artikel Unbekannt aussi. Si je connaissais moins cet aspect de l’auteur, j’ai pu le découvrir à travers ce livre. Et je n’ai pas été déçue. Noir et Rouge réunit une variété de textes. Des textes de toutes les couleurs. Noirs et Rouges, mais pas seulement. Car on trouve également, au fil de ces pages, du post-apocalyptique, du fantastique, des hommages à la collection Angoisse, à Gore, à TRASH mais aussi à des personnages de Comics. Un recueil marqué par sa diversité, donc, mais parcourut par certains thèmes récurrents : l’obsession, la folie, et une certaine solitude des personnages également.
Il est découpé en 4 parties : slices of death, pulp is not dead, no future et white trash.

1. Slices of death :

À mourir de rire : j'ai beaucoup aimé ce texte qui tourne autour d'une obsession. La description de ce rire, de la gorge du personnage, de sa bouche, et de son meurtre ensuite, est très visuelle (la comparaison avec une tranche de viande fait bien son effet). Les émotions du personnage, ambivalentes à certains moments, et envahissantes, sont bien transposées. Le personnage a réussi à m'embarquer avec lui dans son obsession, qui confine pourtant parfois au délire. Dans ce texte, on ressent déjà bien la patte de Schweinhund, je trouve, avec un style très précis et maitrisé, parsemé d'images où fantasmagorie et réalité s'entremêlent. Le passage sur le bateau m'a un peu rappelé Bloodfist, sûrement à cause de la scène dans la mer.
C'est un texte original, bien maitrisé, qui donne le ton du recueil. J'aurais bien dit la couleur, mais ça, c'est plutôt la deuxième nouvelle qui s'en charge.
Avec Rouge on plonge encore un peu plus profondément dans les visions, les images, la folie… j'associe le Chien-Porc à ces thèmes, bien entendu, mais aussi à un style particulier, qui là s'expose dans toute sa complexité et sa force. Dans ce texte, je pourrais presque qualifier l'écriture d'épileptique, avec ces phrases courtes, ces images qui se superposent plus qu'elles ne s'enchaînent. Mais l'épilepsie se caractérise par une perte de contrôle, ce qui n'est pas l'impression que j'ai eu, puisqu'il y a toujours un soin particulier, une précision dans le choix des mots qui renvoie plutôt à de la maîtrise. Et en même temps, la folie s'exprime, se ressent et donc il y a quelque chose d'un peu "décousu", avec justement ces images qui s'imposent et auxquelles il faut donner du sens, ce qui n'est pas forcément évident au début de la lecture. C'est bien pour ça que j'ai parlé de "complexité" donc. Difficile de parler d'un texte comme celui-là. J'ai en tout cas apprécié la direction prise par rapport au thème de la possession, même si à la fin de la lecture je ne pourrais donner une explication certaine. Il y a un flou qui subsiste. Ce n'est pas quelque chose qui me dérange. Ce texte est très évocateur et pour moi, s'inscrit dans la lignée de Scheinwhund.
Passé décomposé : j'ai beaucoup aimé cette histoire d'amour tragique. Le personnage est très seul, sa vie semble défiler sans qu'il n'y prenne vraiment part, comme s'il était dans une sorte de bulle, à l'écart des autres. Une bulle remplit de vide, qu'il ne perce pas, entraîné un peu malgré lui dans le cours de sa vie. Cette profonde solitude que j'ai ressentie, cette impression de "vide" qui entoure le personnage, c'est quelque chose que j'ai déjà perçu chez d'autres personnages des nouvelles de ce recueil, notamment dans "à mourir de rire", même si dans celle-ci le personnage prend une part beaucoup plus active. Je pense que c'est lié au fait qu'on suit le personnage, ses pensées, de manière "intime", mais que sa vie et les autres personnes qui y prennent part n'apparaissent pas dans le récit ou de manière assez lointaine. Ca participe à l'ambiance sombre du texte.
Jaune : j'ai apprécié le découpage et le flou maintenu tout au long du récit, avec des pièces disséminées et des images qui surgissent, ce qui rappelle à nouveau un procédé un peu Schweinhundien.
Retour aux sources : agréable à lire, mais j'ai un peu moins aimé, car elle est un peu plus classique. L'ambiance est toujours assez lourde, avec un personnage à nouveau très seul.
À feu et à sang : déjà découverte dans l'Almanach des vampires. Il s'agit d'une nouvelle plus "douce", avec un style encore différent, mais toujours fluide et travaillé. Il y a quelque chose d'assez sensoriel. On retrouve la part "sombre" avec un personnage à nouveau coupé du monde, plongé dans la solitude et surtout dans une obsession, même si cette fois elle est plus extérieure qu'intérieure. Donc on y retrouve certains thèmes, mais en même temps, elle est vraiment différente. On ne pourrait pas dire "positive" en soi, mais l'amour est réellement présent, une certaine tendresse aussi, et la fin irait plutôt dans le sens du don. Il y a un partage entre les protagonistes, et même une certaine affection.

2. Pulp is not dead : six récits hommages qui m’ont moins embarquée, bien que le style reste de très bonne qualité.

Dark night : une rencontre de deux personnages de comics. C’est bien fait, on ne sait pas à quoi s’attendre au début de la nouvelle, mais peut-être un poil un peu trop court.
La tension de la stratégie : j’ai y découvert Wampus, personnage d’Hexagon Comics. J’ai préféré cette nouvelle-ci, avec des personnages intéressants et une intrigue qui tient en haleine.
Aliénation : ma préférée de cette partie, avec une ambiance oppressante et un androïde qui se retrouve bien seul dans son voyage dans l’espace. Ou au contraire, peut-être pas suffisamment…
Le masque et la marque et Le Péril Jaune sont deux hommages aux Fleuve Noir Angoisse. Ces nouvelles sont bien écrites, mais je pense qu’on est forcément plus touché par ce qu’elles racontent lorsqu’on connaît bien les personnages mis en scène. Sauf Mme Atomos, ils ne m’étaient que connus que de noms, donc je n’ai pas été très embarquée par l’histoire.
Travaux forcés : courte mise en scène de l’auteur de la série Panthera, Orloff, amusante et plaisante à lire.

3. No future :

Japon, année zéro : trois destins qui se croisent et s’entremêlent. J’ai aimé le développement des personnages, l’un après l’autre, avec des vies qui au départ s’éloignent pour mieux se rejoindre ensuite. Et ce n’est pas celui qui apparaît le plus sympathique qui au final l’est. D’ailleurs, sympathique n’est pas vraiment un terme qui convient à ces personnages. Le contexte ne s’y prête pas non plus. Le Japon sous les bombes à la lumière de trois personnes bien particulières. C’est très beau.
Angst : période similaire mais autre lieu, on accompagne cette fois des nazis dans l’après-guerre de Berlin. Un texte qui sonne très juste, très « réaliste »… enfin jusqu’à un certain point. Celui où le fantastique peut se mêler à la réalité.
Caïn et la belle : j’ai adoré cette nouvelle. Le début est très efficace et j’ai directement été plongée dans l’ambiance sombre, désespérée et le calvaire de cet homme. La fin nous emmène sur un rivage plus inattendu. Est originale. Un sans faute.

4. White Trash : ma partie préférée, même si chacune possède des textes forts. Celle-ci en assène à la pelletée. Des textes courts, mais percutants. Et toujours avec ce style inimitable qui joue avec les mots, les choisit avec une précision chirurgicale mais n’hésite pas étaler les tripes et la crasse pour salir un peu tout ça quand il le faut.

1985-1990 : un bel hommage à la collection Gore, avec toujours les thèmes de l’obsession et de la folie sous-jacents. J’ai beaucoup aimé la construction. Et la fin.
La chambre noire : un combat contre une entité qui semble bien l’incarnation de sa propre folie. Une nouvelle obsession. Dans le noir. Les mots s’enchaînent et se percutent, et nous percutent. Beaux comme cette maladie à figure d’amazone.
Légion : invocation au rythme envoûtant, où l’auteur joue avec les mots. On ne comprend pas tout et on s’en fout.
Quinze minutes : efficace, percutant, plus ancré dans le réel et la violence frontale.
Bon sang ne saurait mentir : approche plus directe à nouveau, brutale. Avec une chute efficace. Et une pointe d’humour. Juste ce qu’il faut.
Löwenacht : une sorte de pamphlet, comme l’a très bien dit Catherine. Contre le consumérisme. Contre les croyances aveugles et aveuglantes. Toujours avec ce style si particulier, aux images fortes et percutantes.
Profondo nero : celle-ci tient une place spéciale dans mon coeur. C’est celle qui m’a fait découvrir et adoré les textes courts de Schweinhund. Un vrai petit bijou, qui représente parfaitement les thèmes et l’écriture ciselée de l’auteur. Un délire visuel, prenant. Perturbant. Le sens se dévoile dans les détails. Des images fantasmagoriques qui révèlent pourtant toute la réalité. Une réalité bien crue. Horrible. Il y a du Lynch, là-dedans.
2013-2016 : un joli hommage aux auteurs de TRASH. Nouvelle miroir à 1985-1990. Plus personnelle, encore. On y découvre la maison de l’auteur, et de drôles de choses s’y déroulent…
Contre-nature : le récit d’une vengeance un peu particulière. Un fœtus, ce n’est pas aussi inoffensif qu’on pourrait le croire. Un texte qui cristallise les angoisses liées à la grossesse, et toute l’étrangeté qui accompagne ce processus. C’est glauque. Et c’est flippant.
S.O.S. : une promenade hallucinée dans un New York oppressant.
Confrontation : la violence est dans la tension qui parcourt le récit. Trois personnages un peu cabossés, qui se comprennent à demi-mot et partagent une tranche de vie. Quelques heures dans une nuit. Qui changent tout ? Ou rien ? Et est-ce que ça a de l’importance ?
L'altro inferno : la même force d’évocation que pour Profondo Nero, avec un rythme envoûtant, les clés du mystère qui se dévoilent peu à peu et des images fortes qui se modifient au fil de la compréhension. Un texte puissant, qui saisit, prend aux tripes. Et qui pourtant envoûte.
Blutwurst : un texte très sensoriel. Fantasmagorique. Les scènes se mélangent dans une violence visuelle et sonore.
L'oeil du serpent et Corps et liens : hommages à Kââ/Corsélien. Dans le premier, j’y ai vu le personnage de « Silhouettes de mort… », mais ça, c’est peut-être parce qu’il s’agit du seul Kââ à mon actif.
Le deuxième texte m’a encore plus plu. Il est d’une poésie folle (et les deux termes s’y marient vraiment très bien). Il termine même sur un poème, que j’ai adoré. Macabre et beau. Ce qu’un poème devrait être.
Les textes de Schweinhund sont plus ou moins facilement compréhensibles, plus ou moins sombres et malsains, jouent plus ou moins avec les mots. Certains sont plus hermétiques, difficiles d’accès, même si tous valent qu’on prenne la peine d’y pénétrer. « Corps et liens » est de ceux qui atteignent un équilibre parfait. Entre la beauté des mots et l’intrigue sombre.
Le recueil se termine sur une interview de l’auteur par Zaroff, qui a écrit « Night Stalker » et « Bayou ».

Pour conclure, Noir et Rouge est un recueil qu’il faut aborder comme un aventurier. À la découverte d’un univers à part. D’un style unique. D’histoires qui peuvent plonger loin dans l’obscurité. Certaines nouvelles seront conquises facilement, d’autres mériteront d’y retourner encore et encore. Parfois, leurs paysages ne s’ouvriront pas totalement à vous, et il faudra accepter de se laisser porter par les mots, sur des rivages inconnus où le réel est flou.
Chaque mot est choisi avec attention, chaque phrase est ciselée. Vous serez touché. Mais difficile de dire par quel texte précisément : la sensibilité y est si forte qu’en fonction de la vôtre, le résultat peut être surprenant.
Dans tous les cas, c’est un voyage qui vaut la peine d’être fait. Et bonne nouvelle, il sera facile d’y retourner. À portée de votre main.